« On le fait parce qu’on est des passionnés de hockey »

 

L’intervieweur s’interroge à voix haute dès le début de l’entretien. Pourquoi donc ne pas avoir songé avant à un ancien arbitre de la LNH pour ces grandes entrevues ?

 

Stéphane Auger éclate d’un rire sonore au bout du fil. « Parce qu’au hockey, les arbitres viennent toujours au dernier rang dans la “chaîne alimentaire”. D’ailleurs, avez-vous remarqué que la plus petite pièce dans un aréna sert toujours de vestiaire aux arbitres… ? »

 

Notre homme ne se plaint pas, au contraire. Il a vécu à fond sa grande passion pendant 18 ans chez les professionnels. Il est à la retraite depuis quelques années et son après-carrière n’a rien de routinier : il offre ses commentaires, justes et uniques, pendant les matchs de hockey sur les ondes de TVA Sports, travaille à titre de préfet de discipline dans la Ligue nationale suisse et joue le rôle de consultant à Hockey Québec. Vous a-t-on dit aussi qu’il trouve le temps de travailler comme conseiller financier ?

 

Faut-il être masochiste pour accepter de se faire détester ainsi par les spectateurs, de n’hériter d’applaudissements que lors de chutes malencontreuses, de se faire lancer des verres de bière, quand ce n’est pas des œufs, d’être au cœur des conflits sur la glace ?

 

« On le fait parce qu’on est des passionnés de hockey, confie-t-il. Il n’y a rien de plus satisfaisant que de terminer un match et de savoir qu’on a fait un bon travail, même si ça a chauffé. C’est un feeling incroyable. C’est peut-être le bout qui me manque encore aujourd’hui. » 

 

« L’arbitre doit être juste et rendre le match sécuritaire. Il y a une notion de justice, le sentiment aussi que tu sers le hockey. »

— Stéphane Auger

 

Stéphane Auger a troqué le bâton pour un sifflet à l’âge de 15 ans. « J’ai joué jusqu’au midget AA comme défenseur. Je savais que je n’avais pas d’avenir comme joueur. Comme je me retrouvais toujours à l’aréna et que j’étais passionné par le hockey, mon père m’a suggéré d’arbitrer pour gagner un peu de sous. Très rapidement, j’ai même préféré arbitrer. »

 

À L’ÉCOLE DE RON FOURNIER

Le jeune homme s’investit à fond dans sa nouvelle passion. Il s’inscrit même à l’école d’arbitrage de Ron Fournier. On y demande aux apprentis arbitres de s’exécuter lors de matchs amicaux organisés aux fins de l’exercice. Dès ses premiers coups de patin, le directeur des arbitres de la LNH, qui s’y trouve pour faire du repérage, remarque ce garçon costaud de 16 ans. Il demande à Doug Hayward, superviseur des arbitres de la LHJMQ, s’il le connaît. Celui-ci n’en sait pas plus sur Auger.

 

« Je commençais à peine à arbitrer. Ils ont appelé le superviseur régional, qui lui non plus ne me connaissait pas. J’étais un gars d’Anjou, je n’arbitrais même pas au niveau régional. De voir que j’étais déjà sur les radars de la Ligue nationale à mes débuts m’a encouragé à poursuivre et à prendre mon travail d’arbitre au sérieux. »

 

Qu’est-ce qu’un bon arbitre ? Comment parvient-on à séparer le bon grain de l’ivraie avec des jeunes de seulement 16 ans ? « C’est un peu comme avec un joueur, dit Auger. Tu remarques tout de suite le coup de patin du jeune, sa compréhension du jeu, sa présence. J’étais un solide patineur et j’avais une bonne carrure. J’avais aussi le tempérament nécessaire. » 

 

« Tout le monde ne réagit pas si bien aux invectives et à la confrontation. Il faut aussi savoir gérer la pression. Moi, c’était dans ma nature. »

— Stéphane Auger

 

Les idoles de Stéphane Auger n’étaient pas Gretzky ou Lemieux, mais Marouelli, Koharski, Fraser. « Je me suis mis à regarder beaucoup de matchs. Mais je n’ai jamais regardé les parties de la même façon que les gens. Je ne suis pas constamment la rondelle, mais ce qui peut se passer derrière l’action aussi. J’aimais beaucoup Dan Marouelli, mais Bill McCrary a eu la carrière la plus prolifique. Il a arbitré 14 finales de la Coupe Stanley et prenait part à tous les septièmes matchs. Personne ne peut en dire autant. »

 

Stéphane Auger dit ne jamais avoir été traumatisé ou intimidé par quiconque au cours de sa carrière. Mais il en a vu de toutes les couleurs ! « À Chicoutimi, les gens dévissaient les boulons sous les bancs pour nous les lancer. Pourquoi croyez-vous que, de nos jours, on sert les breuvages dans des verres de plastique plutôt que dans des bouteilles avec les bouchons ? À Valleyfield, un spectateur arrivait avec sa douzaine d’œufs aux matchs. Sa boîte était vide quand il repartait. Un de mes collègues a déjà vu atterrir une tête d’orignal sur la glace à Chicoutimi… Mais on continuait quand même parce qu’on était passionnés. »

 

« EN TERRAIN CONNU » DANS LA LNH

Il confie ne pas avoir vécu trop de stress à son premier match dans la LNH, le 1er avril 2000. «  J’étais un peu nerveux, mais surtout excité. On a un bagage quand même. J’avais fait la finale de la Coupe Memorial, la finale de la Coupe Calder. En plus, c’est un petit monde. Tu as arbitré dans la Ligue américaine ou les rangs juniors contre plusieurs joueurs qui sont rendus dans la LNH. Tu es en terrain connu. »

 

Il se dit moins de méchancetés sur la glace qu’on pourrait le croire. « On me pose souvent la question, mais il y a très peu de pestes. C’est rarement personnel. »

 

Le plus gentleman ? « Quand Joe Sakic venait te voir, tu l’écoutais parce qu’il parlait rarement. C’est la classe incarnée. [Barry] Trotz, contrairement à certains entraîneurs qui font tout pour gagner et qui brisent le lien de confiance, ne triche jamais. Trotz ne dit jamais rien, mais quand il te parle, tu sais qu’il y a quelque chose. »

 

En 2012, Stéphane Auger a choisi d’arrêter. À 41 ans. « Ça allait moins bien, je ne m’en cache pas. Je trouvais que je n’avais pas les occasions que j’aurais dû avoir. J’avais déjà arbitré en deuxième ronde, mais pas plus loin. Si j’avais fait la finale chaque année, peut-être que je serais encore là. Mais je l’avais fait pendant 18 ans. On est dans nos valises 20 jours par mois. Tu manques de grands bouts côté vie familiale. Mais c’était un rêve d’enfance et une grande fierté. Sur 100 000 arbitres, nous étions seulement 33 dans la LNH. Ma femme, Josée Lavoie, est une sainte. Tu es sur la route, en Californie, tandis qu’elle est à la maison à - 30°C avec trois enfants qui pleurent. Tu peux aller au resto tous les soirs avec tes collègues. Je lui lève mon chapeau, je n’aurais jamais pu avoir une telle carrière sans elle. »

 

Auger a apprécié chaque moment de sa carrière. Il est aussi arrivé dans le milieu à une époque où l’on pouvait bien gagner sa vie comme arbitre. « La génération qui m’a précédé, au début des années 90, devait avoir un autre emploi. Pour ma part, je ne gagnais pas 300 000 $, mais pas 100 000 $ non plus. Quelque part entre les deux. »

 

Son travail à TVA le comble. « Je ne voulais pas travailler dans les médias, au départ. Du moins, je voulais le faire à ma façon. Je n’étais pas Ron Fournier, ni Kerry Fraser. Je voulais mon ton à moi. Éduquer les gens. Martin Larocque a eu cette idée d’analyser en direct les décisions de l’arbitre. Je ne savais pas que j’allais aimer ça autant. »

 

Stéphane Auger est à ce point passionné qu’il donne presque envie à son interlocuteur d’arbitrer. S’il peut convaincre les plus jeunes d’aller grossir les rangs…